Elections européennes: « Ich bin ein Politique »

Le 26 juin 1963, John-Fitzgerald Kennedy lançait à Berlin « Ich bin ein Berliner ». Une phrase-slogan pour s’identifier au peuple de Berlin, pour un Président des Etats-Unis qui faisait sien le destin de chaque habitant de Berlin. Un destin commun, lié à l’évolution des relations entre l’Est et l’Ouest et à la liberté des hommes. En 1963, le Politique se revendiquait citoyen. En 2014, le citoyen se revendique politique : « ich bin ein Politique ».

26 ans plus tard, le 9 novembre 1989, la chute du Mur de Berlin laisse apparaitre la force de ce message. Si le politique au sens large du terme, par sa capacité à faire entrer un évènement dans l’histoire, à en être l’ouvrier, donne une dimension à son intervention, que pouvons-nous penser du retournement de tendance actuel ? Celui de la reprise en main de notre destin politique par des communautés, des initiatives dites « citoyennes », des ONG, des mouvements d’entrepreneurs, etc. Des initiatives favorisées par l’émergence des réseaux sociaux où chacun devient média (ou rêve de l’être). Les politiques n’ont plus le monopole des médias, donc de la parole publique, et sont de plus en plus confrontés à leur incapacité chronique à faire bouger les lignes. Alors, si le politique est remis en cause, la politique demeure : chacun s’en saisit, persuadé de pouvoir faire mieux que les autres. Le développement par les médias communautaires de la parole « publique » permet au citoyen de se mettre à la place du politique.

Il en résulte une multiplication des listes aux élections européennes de dimanche prochain: 193 listes ont été déposées pour l’élection des représentants au Parlement européen, c’est 20 % d’augmentation par rapport aux deux derniers scrutins (169 listes avaient été présentées en 2004 et 160 listes en 2009). Le nombre de candidats connait également une augmentation très significative (3 753 candidats contre 3 089 en 2009, + 21,5 %). Les dernières élections municipales s’inscrivaient également dans cette tendance haussière avec 926 068 candidatures enregistrées : un électeur sur 49 était lui-même candidat !

Malgré cette offre politique élargie, qui devrait permettre à chacun de trouver son candidat idéal, le niveau de l’abstention ne cesse d’augmenter: de plus en plus de candidat, de moins en moins d’électeurs, c’est le paradoxe de l’Europe.

Cette abstention avait déjà atteint un niveau record lors des municipales du début de l’année, avec le plus faible taux de participation au premier tour depuis 1959 ! (36% d’abstention en 2014, 34% en 2008, 32% en 2001, etc.). Pour les européennes de dimanche, certains sondages tablent sur près de 60% d’abstention. Même si ce scrutin n’a jamais rassemblé les foules (59,4% d’abstention en 2009, 57,4% en 2004), nous nous orientons là aussi peut-être vers un nouveau record.

Ce paradoxe démocratique (de plus en plus de candidats – de moins en moins d’électeurs) est le signe d’un hyper-choix politique peut-être un peu déstabilisant, c’est surtout la démonstration supplémentaire de la défiance généralisée envers une classe politique improductive à laquelle chacun propose de se substituer, selon le vieil adage qui consiste à penser que l’on est jamais aussi bien servi que par soi-même. Une tendance entretenue par l’air du temps où chacun est convaincu (voire incité) qu’il est acteur, influenceur, décideur, etc. Il en résulte une offre politique parfois surprenante et exotique qui contribue à démystifier et à désacraliser l’acteur politique, et donc à encourager encore davantage les vocations.

Face au déficit de l’Etat-providence, nous sommes passés à l’ère du moi-providence, qui s’incarne, après un moi-Président par un « moi-politique ».

Aujourd’hui ces initiatives prennent comme postulat la faillite à gouverner de la classe politique, son inadéquation à la réalité du pays, son manque de représentativité et de pragmatisme. Le nouveau mouvement « Nous Citoyens » est particulièrement révélateur de ce phénomène et met en avant ces arguments pour justifier son existence et son offre.

Soucieux de trouver une nouvelle crédibilité et de sortir de leur verticalité (voire consanguinité), les partis politiques renforcent eux-mêmes cette tendance par le process marketing bien connu de recrutement des « alliés », de recherche des prescripteurs, de développement de porte-paroles externes censés crédibiliser un message en fait préconçu et maitrisé.

Cette ère du « moi-politique » résulte du traumatisme de la mutation du Monde (avec la perte d’influence de la France), d’une constance de l’échec malgré les alternances politiques, et de la perception d’une inaction ou disons de mauvais choix stratégiques depuis le début des années 80. Loin d’être simplement un réflexe anti « monde de la finance », cette nouvelle implication de la société civile dans les affaires publiques suit la courbe de l’accessibilité de l’information disponible, de la capacité à la vérifier et à la contredire (fastchecking). Cette information non traitée, peu aboutie mais à spectacle, permet à chacun de prendre la parole à travers les réseaux sociaux : chacun a un avis sur tout (et « surtout un avis » comme disait Coluche). Après le mariage pour tous, la manif pour tous, voici donc la solution par tous. Malheureusement, si nous pourrions nous réjouir de cette appropriation du débat public, de cette effervescence d’idées et d’initiatives, c’est pour l’instant un phénomène qui fragilise la parole et l’action politiques. Les candidats inexpérimentés se multiplient, les combats corporatistes et les propos démagogiques également.

Les campagnes électorales sont devenues des auberges espagnoles.

Cette illusion de l’action, n’est-ce pas aussi nous affaiblir ? Ce « moi-politique » n’est peut-être qu’un moi de comptoir, spectateur et commentateur, davantage qu’un moi de mandat et de mission. En France (et soyons honnêtes partout ailleurs), il y avait déjà 65 millions de sélectionneurs de l’Equipe de France de football, et il est de coutume de dire qu’il y a plus d’écrivains que de lecteurs. Il va falloir s’habituer à ce qu’il y ait non seulement plus de politiques que d’élus, mais que la volonté du peuple ne s’exprime plus uniquement dans les urnes mais via l’ensemble des moyens d’influence, en permanence et non plus uniquement lors des grands rendez-vous électoraux.

Aux élections européennes l’offre « politique » de ces initiatives citoyennes est aussi saisissante que leur dénomination est un aveu de la rupture du sens de « bien commun » qui doit être la base de tout engagement en politique : Alliance écologiste indépendante, La Bretagne pour une Europe sociale, Citoyens du vote blanc, Debout la République, Démocratie Réelle, Europe Citoyenne, Europe Démocratie Esperanto, Fédération Régions et Peuples solidaires, Féministes pour une Europe solidaire, Force Vie, le Mouvement socialiste alternatif, Nous Citoyens, le Nouveau parti anticapitaliste, Nouvelle Donne, le Parti Fédéraliste européen, le Parti européen, le Parti pirate, l’Union démocratique bretonne Populaire Républicaine…C’est un bouleversement évident de la structure même de la démocratie. Et cette rupture intervient alors que le centre du pouvoir n’apparait pas comme capable d’autorité exécutive, son rôle premier. Sur fond de sondage aux niveaux abyssaux, les « mots » les plus durs et les plus inquiétants sont lâchés. Christine Clerc le 5 mai 2014 dans son édito in Le Télégramme écrit en parlant du Président de la République « mais qu’il se taise donc » !

La mesure n’existe plus, les chiens sont lâchés, et la proie semble trop facile. L’environnement économique global, la difficulté de se projeter, apporte de l’eau au moulin des partis populistes qui participent évidemment à décrédibiliser l’existence même du jugement de l’urne, à expliquer que tous égaux dans l’échec.

Nous sommes passés du tous pourris au tous nuls.

Prenons comme exemple l’intervention très digne de Bernard Reynes, le député-maire UMP de Châteaurenard blessé gravement lors des célébrations du 11 novembre 2013 dans sa commune, lors de son retour à l’Assemblée Nationale : « Monsieur le premier ministre, j’ai le sentiment sincère que vous vous trompez mais je vous respecte ». Regrettant que François Hollande soit « traîné dans la boue comme cela avait commencé avec Nicolas Sarkozy », il poursuit « Soyons conscients que cette haine s’instille comme un lent poison par les réseaux sociaux, les excès de langage, la banalisation des insultes » il achève son intervention par ces mots « Il faut être exigeant avec les élus du peuple mais ils ne doivent pas être des victimes expiatoires ni cristalliser la haine ».

La crise que connaissent l’Etat France et les dépositaires des pouvoirs exécutifs et législatifs dans leur rôle laisse un espace très important à l’initiative de la société civile qui entend mettre les politiques en face de la nouvelle volonté du peuple. Allons-nous donc vers des élus aux ordres des groupes et des communautés ? C’est la victoire de tout ce que n’est pas la France qui a su se réinventer au travers de son histoire profonde et difficile. C’est du pouvoir exécutif élu et seul légitime de guider l’Etat et de trouver les ressorts, il faut éliminer cette haine qui alimente les doutes et les partis extrêmes. La volonté des influenceurs, des internautes, des auditeurs et des commentateurs, si elle est légitime et même souhaitable, ne peut sursoir à la légitimité de l’élection. Ou alors, c’est une autre proposition de démocratie.

Les partis populistes, les initiatives de la société civile utilisent souvent les même rengaines, qui sont aussi des ficelles : « tous pourris, tous nuls… », « pour en finir avec cette classe politique », « non à l’Europe… »…. n’est-ce pas là également un aveu de faiblesse ? Nous venons de « subir » une élection présidentielle qui s’est jouée sur le rejet davantage que sur le projet, il ne faudrait pas que cela devienne une habitude. L’idée doit primer sur la critique, le leadership sur les bouc-émissaires, pour éviter de transformer ce « moi-politique », non dénué de promesses, en clone politique.

Il convient que le Président de la République reprenne de la hauteur, incarne la fonction, et démontre que le service de l’Etat n’est pas un aboutissement mais avant tout un sacerdoce, qu’à l’évidence bien peu de nos concitoyens consentiraient à vivre.

Si, comme nous le dit l’adage populaire « on a les politiques qu’on mérite » … alors c’est aussi à chacun d’entre nous d’être à la hauteur des enjeux, pour des politiques-citoyens et des citoyens-politiques solidaires, en équipe et non opposés les uns aux autres. La complémentarité doit l’emporter sur l’anarchie républicaine et citoyenne. Alors, 50 ans après le discours de JFK, nous pourrons proposer la synthèse et dire « we all are politicians – we all are citizens » … autrement dit « we are the world » comme le disait la chanson en 1985 !

Alain Renaudin – Vincent de Mauny*

Publié sur atlantico le samedi 24 mai 2014


* Vincent de Mauny est associé du cabinet « NewCorp Conseil ». Spécaliste de la communication corporate et sensible, il a forgé son expérience chez Serenus Conseil France, auprès de Pierre Lellouche avant d’intégrer TBWA / Corporate puis BKC comme directeur général. Ce parcours lui a permis de d’apprécier le travail du traitement de l’information et des métiers de la communication en situation de crise économique qui demandent une réactivité très forte. Les stratégies de communications des entreprises et des institutions publiques sont devenues dépendantes de l’analyse des communautés qui mettent à l’épreuve l’élaboration du message et sa pérennité.